Lettre adressée à :
Mgr Jacques Berthelet
Évêque de Saint-Jean-Longueuil
Président de la Conférence des évêques catholiques du Canada
Nous sommes un groupe de chrétiens et chrétiennes-prêtres et laïcs- préoccupés par le débat en
cours sur le mariage entre personnes de même sexe. La position des autorités de l’Église catholique
romaine sur le mariage homosexuel nous oblige à prendre part au débat. Comme citoyenNEs et
catholiques, nous pensons qu’il y a des considérations et des questions que l’Église devrait se poser.
Au-delà de la question du mariage, l’Église devrait remettre en question sa manière de penser et
d’agir avant de dire aux autres quoi penser.
D’abord, la position de l’Église catholique est la position du pape et des évêques, comme le
rappelait Mgr Dicaire1. C’est une position de la hiérarchie de l’Église et non de tous les
catholiques. Il faut donc en premier lieu questionner la structure centralisatrice et
antidémocratique de cette Église qui s’arroge le monopole de la parole en Église. Si l’Église unie
et l’Église anglicane ont pu adopter une autre position, c’est qu’elles ont des structures qui
permettent aux laïcs -entre autres- de participer aux décisions de leur Église. Ces dernières ont
permis à ces Églises d’être plus proches de l’évolution culturelle de nos sociétés. Comme pour
l’ordination des femmes, l’Église romaine impose un mode de fonctionnement discriminatoire pour les
laïcs et par conséquent pour toutes les questions autour de la sexualité. Même les prêtres se font
souvent sermonner quand ils ne pensent pas comme Rome sur certaines questions disciplinaires. On l’a
constaté dans le présent débat quand l’archevêque de St-Jean-de-Terre-Neuve a rappelé à l’ordre le
révérend Lundigan2. Quand certains sujets nous posent question et que Rome répond, il ne nous reste
que la soumission. Comment être des chrétienNEs autonomes et responsables dans ce contexte? Comment
des hommes célibataires peuvent-ils être les seuls à avoir «la» vérité sur les questions de
sexualité, puisqu’on exclut l’ensemble des femmes et des hommes mariés dans les prises de décision
touchant ces questions? Comment une Église peut-elle se prétendre en dialogue avec le monde, quand
elle n’offre même pas des lieux structurés de dialogue entre catholiques? Pour nous, la
discrimination de l’Église romaine en matière d’homosexualité trouve un fondement dans des
structures décisionnelles qui sont discriminatoires.
Pour l’Église romaine, l’«homosexualité est objectivement désordonnée»3. Elle est considérée comme
une dépravation grave, une anomalie de la nature et même un comportement déviant. Cette conception
de l’homosexualité ne tient pas compte de l’évolution culturelle de nos sociétés, ni des études
scientifiques sur le sujet. Il n’y a aucune référence à la littérature scientifique dans le document
romain ni dans la déclaration des évêques canadiens4. En d’autres mots, l’Église catholique fonde
son argumentation sur une certaine lecture de la bible, du catéchisme de l’Église catholique, de
déclarations de Jean-Paul II, etc. Elle pense l’homosexualité selon des schémas idéologiques d’un
autre âge qui ne tiennent pas compte des expériences et des savoirs que notre culture a produits sur
ce sujet. Le rapport entre croyance et science se pose. Il faudrait formuler la question : est-ce
que nos croyances doivent imposer un ordre à la réalité ou est-ce que ce sont les faits5 qui doivent
exiger une réinterprétation de notre compréhension de nos croyances?
Cette vision de l’homosexualité engendre toute une série de discours discriminatoires face aux
personnes homosexuelles; malgré le discours invitant à éviter «toute marque de discrimination
injuste»6 envers ces personnes. Il nous suffit ici de rappeler quelques discours prononcés dans le
cadre du débat sur le mariage homosexuel pour nous en convaincre. Lors d’une manifestation à Ottawa
au mois d’août dernier, un des porte-parole d’un groupe religieux disait : «craindre que la
légalisation du mariage homosexuel ne banalise la pédophilie et la bestialité.» La comparaison du
Cardinal Turcotte entre les pratiques homosexuelles et l’inceste en est un autre exemple.
Ces déclarations, associant l’homosexualité à des déviances sexuelles qui sont considérées moralement
et socialement perverses contribuent à alimenter des préjugés. Même si les autorités de l’Église
catholique ont le droit de prendre la parole sur toute question sociale, ils n’ont pas le droit de
tolérer l’intolérable en faisant la promotion de préjugés discriminatoires. En participant à ces
discours et surtout en ne dénonçant pas ces faussetés, l’Église romaine participe à l’intolérance
envers les personnes homosexuelles. On est loin du discours de tolérance et d’inclusion des
évangiles…
Le discours de l’Église appelé à prendre racine dans «l’amour de Dieu et la dignité et la grandeur
humaine» ne dit pourtant rien sur l’homophobie, sur le taux de suicide des jeunes homosexuels, sur
la souffrance des personnes qui doivent faire plusieurs années de thérapie pour assumer leur
homosexualité, sur des prêtres catholiques qui doivent se cacher pour vivre leur homosexualité.
Au contraire, on ne pense pas que les couples homosexuels «apportent quelque chose qui construise
la société.»7 En d’autres mots, la relation amoureuse entre deux humains, la fidélité entre eux,
les soins mutuels, etc. ne sont que chimères. Pire, on laisse entendre que l’amour entre ces deux
personnes n’est pas véritablement de l’amour. Ne pas reconnaître l’amour entre deux personnes
adultes et consentantes est, pour nous, un sacrilège, c’est-à-dire une profanation du sacré.
En autant qu’on croit que Dieu est amour... (1Jn 4)
La reconnaissance de l’amour entre deux personnes de même sexe oblige la société à organiser les
lois, les règlements et les programmes gouvernementaux pour qu’ils ne soient pas discriminatoires
envers les personnes homosexuelles, indépendamment que l’on soit pour ou contre le «mariage»
homosexuel. Il faut donc reconnaître aux conjoints de même sexe les mêmes droits et avantages que
ceux reconnus aux conjoints de sexe opposé. Sans cela tout discours sur l’égalité devient de
l’apartheid. L’apartheid, on le sait, ne construit pas une société juste et fraternelle.
En définitive, avant de parler du «mariage» entre personnes de même sexe, l’Église romaine devrait
permettre un débat au sein de son Église sur cette question. Elle devrait changer sa vision de
l’homosexualité. Elle devrait arrêter les discours d’intolérance et même les dénoncer. Elle devrait
faire un accueil réel du vécu des personnes homosexuelles, et, entre autres, de ses propres prêtres
qui vivent dans la clandestinité. Elle devrait reconnaître aux personnes homosexuelles les mêmes
droits que les personnes hétérosexuelles. Ce sont là cinq conditions avant de pouvoir parler de
mariage homosexuel. Si l’Église acceptait de sortir de l’interdit et de se situer dans une
dynamique d’accueil des personnes qui vivent une réalité différemment, il lui serait possible de
s’adresser à l’intelligence et au cœur des personnes. Les gens auraient au moins la perception
d’être considérés comme des êtres responsables et libres.
Dernière version, le 14 octobre 2003
1Berthelet, Myriam, Mariage gais, La Presse, le 11 aoùt 2003.
2Presse Canadienne, Un prêtre est rappelé à l’ordre, Le devoir, le 19 août 2003.
3Congrégation pour la doctrine de la foi, Considérations à propos de reconnaissance
juridique des unions entre personnes homosexuelles, Rome, le 3 juin 2003.
4Pourtant, l'Organisation mondiale de la santé a exclu l'homosexualité de sa liste des
maladies mentales. (Le devoir, le 25 septembre 2003, P, A7)
5Plusieurs études ont démontré qu'il y a environ 5% de personnes qui sont
fondamentalement homosexuelles.
6Comme s'il y avait de la discrimination juste…
7Déclaration de Jacques Bertelet, president de la CECC, voir Le devoir, le 19 septembre
2003, p. A9.