Le Mot du Pasteur

“La Parole s'est faite chair, et elle a planté sa tente parmi nous” (Jean, 1, 14)

Parler, entrer en dialogue, c'est d'une certaine manière se livrer à autrui. Je n'évoque pas bien entendu les “placotages” qui sont la plupart du temps notre lot quotidien, et où l'on transmet très peu de soi, de son être, de sa vie, de son intimité, mais ces dialogues qui peuvent nous transformer, ces moments précieux, inestimables, très rares, où je peux me dire, m'exprimer face à quelqu'un qui accueille ma parole avec tendresse, sans jugement, et qui à son tour peut aussi me parler, se livrer à moi. Ce sont des moments de relations, de rencontres qui nous permettent d'exister. Le dialogue, cette ouverture à l'autre, permet de sortir de moi-même, de débloquer des situations, de dénouer des nœuds simplement par la présence d'autrui, son écoute bienveillante, sa parole où lui aussi se livre en me faisant confiance. Un véritable dialogue opère toujours une transformation intérieure.

Oui, parler, c'est se livrer à autrui, et il faut une grande confiance pour faire ce pas. Il me semble que le grand paradoxe de notre temps, c'est que dans notre société de la communication, qui possède des moyens techniques extraordinaires permettant aux hommes de communiquer sans limites d'espaces, dans une quasi instantanéité, il y a en fait si peu de réel dialogue. Quel paradoxe ! Cela est dû certainement au manque de confiance, à notre peur de faire ce pas, de nous lancer dans l'aventure du dialogue, de la relation, car nous ne savons jamais jusqu'où nous pouvons être entraînés...

Mais quel est le rapport de toutes ces réflexions sur le dialogue, la communication, la rencontre avec la fête de Noël que nous allons célébrer dans quelques jours ? Le début de l'évangile de Jean nous affirme de manière un peu énigmatique : “Au commencement était la Parole”. Ce que veut dire l'évangéliste, c'est que Dieu, dès le commencement, est un être de dialogue, un être tourné vers l'autre, un être qui veut s'exprimer. Dieu n'est pas un monarque solitaire, autosuffisant.

“La Parole s'est faite chair, et elle a habité (littéralement : elle a planté sa tente) parmi nous. Et nous avons vu sa gloire”

La Parole s'est faite chair ! Voilà ce que nous fêtons à Noël. Dieu fait le pas d'entrer en dialogue avec l'humanité qu'il a créée, Dieu se livre au risque de la rencontre en pénétrant dans l'histoire des femmes et des hommes. Voilà l'inouï de Noël : Dieu se tourne vers chaque être humain, vers chacun-e de nous, pour nous rencontrer là où nous nous trouvons, pour entrer en dialogue avec nous, pour nous inviter à cette communion d'amour avec lui. 

Le récit de la Nativité met en scène cette affirmation en insistant sur la fragilité, la vulnérabilité de Celui qui se risque à la rencontre des humains : Dieu, le Dieu Créateur naît en ce monde comme un enfant qui dépend des soins de ses parents et qui est menacé par les puissants de ce monde; la Parole se transforme en un bébé sans paroles ; Le Très-Haut devient le très-bas, pour nous rejoindre dans notre condition humaine ! Il y a là véritablement un bouleversement dans notre manière de penser à Dieu, de vivre notre relation à lui. Ce retournement de Noël, nous devons toujours à nouveau l'opérer dans nos vies.

Malgré cette annonce de Noël répétée chaque année, malgré le récit de la Nativité que nous connaissons trop bien, et qui risque de devenir une légende folklorique, nous ne cessons de voir Dieu comme une sorte de roi tout-puissant et quelque peu arbitraire, comme un Être lointain totalement étranger à ce monde et à nos problèmes, un Dieu difficilement accessible qu'il faudrait supplier longuement pour qu'il nous vienne en aide, un Dieu avec qui on a de la peine à entrer en dialogue. Or, à Noël, Dieu se présente comme celui qui se fait humble présence à nos côtés, qui s'offre à la relation sans forcer l'intimité de nos cœurs et entame le dialogue au risque que nous refusions de le regarder et de lui répondre. Un Dieu qui se livre entre nos mains pour que nous prenions soin de Lui dans ce monde... 

“La Parole s'est faite chair, et elle a planté sa tente parmi nous”. 

Cette image est osée : Dieu n'a pas de domicile fixe dans ce monde, il plante sa tente, comme les nomades dans le désert. Encore une fois, cela rejoint le récit de la nativité, où nous voyons Joseph et Marie sur les routes de Palestine, perdus à Bethléhem, où ils ne trouvent aucune place pour se loger. Jésus, devenu homme, est aussi un nomade, lui qui n'a pas “de pierre où reposer la tête”, il ne cesse de partir à la rencontre des hommes et des femmes qui sont souvent sur le bord de la route, pour les relever et leur témoigner la tendresse divine, pour les faire sortir de leur enfermement et de leur mutisme en entrant en dialogue avec eux. Chaque fois qu'un homme, qu'une femme répond à la Parole de grâce et d'amour du Christ, la “Parole” trouve où habiter en ce monde ! 

Mais cette Parole n'a pas cessé de retentir avec la disparition corporelle de Jésus ; la Résurrection et le don de l'Esprit à Pentecôte sont une manière d'exprimer que Dieu ne cesse de venir à nous pour nous inviter au dialogue avec lui, qu'il ne cesse, malgré tous nos refus, malgré nos hésitations et nos peurs, à frapper à risquer la confiance ! Car on l'a dit, vouloir entrer en dialogue, c'est une démarche de confiance. Avec le renversement de Noël, ce n'est pas tant l'être humain qui fait confiance en Dieu, mais c'est Dieu qui fait confiance en l'humain et qui ne cesse de frapper à la porte de nos cœurs pour que nous entrions dans ce dialogue, dans cette communion et qu'il puisse alors faire sa demeure en nous.

Joyeux Noël à toutes et à tous !

Votre pasteur, Thierry Delay

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