La grenouille,
la droite et nos droits
Nous connaissons tous cette parabole de la grenouille. Batracien à sang froid, la grenouille tend à s’adapter à son environnement. Plongée dans un seau d’eau chaude, elle va immédiatement bondir et s’en échapper. Mais placée dans une marmite d’eau froide que l’on amène progressivement à ébullition, la grenouille mourra ébouillantée, incapable de réagir.
Les atteintes à l’équilibre démocratique, la restriction des espaces de liberté, l’érosion des droits individuels et collectifs, sont déjà commencées. Nous en apercevons-nous? Et pourtant, la répression contre ceux qui protestent, contre les défenseurs des droits humains, certes ici, et particulièrement ailleurs dans le monde, augmente d’année en année.
Au nom de «la lutte antiterroriste», plusieurs pays renforcent leurs arsenaux judiciaires et policiers contre les libertés, souvent en toute impunité et même au vu et au su du monde entier. C’est ce que nous avons pu constater il y a peu dans les réactions immédiates et brutales de l’État russe envers les membres du mouvement L’Autre Russie: toute manifestation ayant été rigoureusement interdite, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, des centaines de manifestants ont été matraqués et arrêtés.
Dans un rapport publié récemment à Genève par l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme, émanation de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme et de l’Organisation mondiale contre la torture, plus de 1300 cas de répression ont été dénombrés l’an dernier. Ces cas, en augmentation par rapport aux chiffres de 2005, eux-mêmes plus élevés que ceux de 2004, ont été répertoriés dans près de 90 pays où figurent en bonne place la Colombie, le Népal et la Chine. Ont aussi été répertoriés 98 assassinats ou tentatives d’assassinat envers des défenseurs des droits humains, de même que des cas de disparitions forcées, de tortures, de mauvais traitements, d’agressions physiques, de poursuites judiciaires, de peines d’emprisonnement et de détention arbitraire. Et les données recueillies ne sont que partielles, bien sûr. Chez nous, la situation n’est certainement pas la même, et de loin. Cependant nous devons nous inquiéter et nous alarmer des ces dérives. La tendance à criminaliser ou à judiciariser l’action des activistes nous atteint déjà. Que l’on pense à la multiplication du recours aux SLAPP (acronyme de «Strategical Lawsuit Against Public Participation» - Poursuite stratégique contre la participation publique. Si une entreprise ou un gouvernement poursuit ou menace de poursuivre une organisation non-gouvernementale ou des citoyens afin qu’ils se taisent, l’objectif n’est pas de gagner la cause, mais simplement que les coûts de la défense contre cette poursuite abusive soient tellement élevés qu’ils obligent les citoyens à arrêter leur campagne ou alors que la poursuite intimide assez les militants pour qu’ils arrêtent leur campagne. Que l’on pense aux nombreuses coupures budgétaires que le gouvernement actuel a effectuées dans nombre d’organismes para-publics, que ce soit en environnement ou dans les programmes de recours collectif. Que l’on pense aux conglomérats de presse qui ont commencé à contrôler les salles de rédaction. Que l’on pense ł la convergence des canaux de télévision au sein des empires de presse qui réduit la pluralité des sources d’information et la diversité d’opinions.
La récente élection d’un gouvernement plus à droite que jamais au Québec (de même que la probabilité de l’élection d’un président de droite en France), menace sérieusement nos droits acquis. Pour nous qui essayons de voir le monde du côté des victimes et qui faisons d’un monde meilleur notre espérance première, cette élection devrait nous placer sur le qui-vive, prêts à réagir; elle devrait nous empêcher de jouer - à la grenouille (!) avant d’être complètement ébouillantés.
David Fines


