Consistoire Laurentien

Consistoire francophone au sein de l'Église Unie du Canada.

Bulletin de l'UMiF - mai-juin 2007

Rouler les pierres


Il est étonnant de voir combien les récits de la Passion, que nous venons de méditer à Pâques, sont encore d’actualité, en ce qui concerne le plaidoyer pour les droits humains. Nous y voyons mise en lumière l’orchestration de la persécution, de l’humiliation, du discrédit et de l’élimination de la personne innocente.

Tout cela n’a-t-il pas des relents contemporains des geôles d’Abou Graïb, de Guantanamo, et des génocides du Rwanda, du Darfour et d’ailleurs?

«Pour nous, fais le prophète! devine qui t’a  frappé?...»

«Alors les soldats le dévêtirent et lui mirent un manteau écarlate; avec des épines, ils tressèrent une couronne qu’ils lui enfoncèrent sur la tête, s’agenouillant devant lui, ils se moquèrent de lui, disant: Salut roi des Juifs. Ils crachèrent sur lui, et, prenant un bambou, ils le frappèrent à la tête. Après s’être moqués de lui ils lui enlevèrent le manteau et lui remirent ses vêtements. Puis ils l’emmenèrent pour l’exécuter.» (Matthieu 27, 26-31).

Dans ce procès de Jésus, il y a la collusion mortelle des pouvoirs civils, religieux et militaires ligués pour se débarrasser d’un accusé encombrant. Il y a ce procès truqué avec faux témoins, manipulation démagogique d’une foule chauffée pour un lynchage, machination et complicité des notables qui osent aussi prétendre se draper dans la vertu et l’indignation, c’est-ł-dire dans le mensonge. Et tous les récits convergent, on s’en doute, pour déclarer innocent cet accusé par trop gênant. Il y a là, au cœur de ce récit fondateur du christianisme, une justification de l’innocent, et plus encore, une proclamation que, sur ce lieu extrème d’exclusion et de torture, de viol et de violence, contre la raison d’État et des pouvoirs, se tient le Divin lui-même, totalement identifié à la condition humaine et lié à son devenir. Dans cette perspective, la Résurrection, intervient comme la justification de l’innocent, le relèvement et le retour de la victime libérée de ses entraves de mort. Ce récit est inclusif, non seulement parce que cette réparation  affirme le droit à la Vie et à la dignité de l’Humanité entière - incarnée dans l’humanité singulière de Jésus -, mais aussi parce qu’il  est un appel à l’abolition de toutes les croix qui détruisent ainsi que des systèmes d’oppression iniques qui les engendrent et les cautionnent.

Évidences, me direz-vous. Peut-être. Ce qui ne laisse pas de donner le vertige, c’est que pendant des siècles, dès le quatrième siècle estime-t-on, le christianisme institutionnel a opéré une inversion scandaleuse,  et a plutôt prêché et imposé un Christ crucificateur et persécuteur, plutôt que crucifié et persécuté... Croisades, inquisitions, bûchers contre les femmes, les soignants, les dissidents, esclavage, colonisation, antisémitisme, guerres dites saintes que ce soit contre les axes du mal, il n’y a pas longtemps, le communisme et plus récemment l’Islam. À la suite de la Seconde Guerre mondiale et l’holocauste, les Droits humains ont peu a peu occupé une place incontournable dans la conscience éthique, personnelle et collective des peuples et des sociétés en recherche de démocratie et de justice. La Déclaration universelle des droits humains des Nations Unies de 1947 a été largement portée par un mouvement civil international mais aussi par une conscience chrétienne écorchée par tant de violence et de complicité. Comme Églises, nous revenons de loin. La défense et la promotion des droits humains - indissociablement individuels et collectifs, politiques, sociaux, économiques, culturels, religieux - font désormais partie des affirmations de foi des Églises libérales et progressistes associées, notamment, au Conseil œcuménique des Églises.

Mais il y a grand péril en la demeure. On assiste aujourd’hui à une érosion généralisée du respect et de la défense des droits humains. Depuis les attentats terroristes à New York, des pans entiers du respect des droits humains se trouvent réduits ou suspendus. Le kidnapping d’État par avion banalisé à destination de prisons secrètes pour torturer librement est devenu pratique courante. La participation muette, notamment de pays démocratiques comme la Suède ou l’Autriche, laisse pantois et incrédule. De nouveau, l’on construit des geôles où l’Humain peut disparaître, sans laisser de traces, comme buée dans le sheol, le néant organisé. Cela nous concerne tous et toutes.

Aujourd’hui, confesser Jésus-Christ, crucifié et ressuscité, c’est aussi s’engager dans une pratique active des droits humains, et rouler les pierres où se trouvent murés vivants nos frères et nos sœurs de toutes couleurs et de toutes religions et croyances.

Nous savons que là se tient le Christ que nous cherchons.


Pierre Goldberger