Les interrogations indispensables
Un directeur de YMCA qui fait voiler les vitres
d’une de ses salles - à l’étage - à la demande des responsables d’une école
juive hassidique afin de soustraire les femmes en tenue de conditionnement
physique des yeux de leurs jeunes garçons ; un poste de quartier de la
police de Montréal qui distribue un dépliant à ses policiers et surtout
policières invitant ces dernières à s’effacer devant leurs collègues masculins
en cas d’intervention auprès d’hommes (à nouveau) de la communauté
hassidique ; une jeune enseignante musulmane qui revendique le droit de
porter le hidjab - ne laissant voir que ses yeux - en classe (ce qui le sera
refusé) ; un père qui ne peut assister à l’examen de plongeon de son petit
garçon parce que des musulmanes se baignent dans le bassin voisin.
En fin d’année,
juste avant la frénésie du magasinage, des épisodes troubles de relations entre
communautés rrapportés dans les médias ont fait réagir bien des gens soit par
des lettres dans les journaux, soit dans les lignes ouvertes - et nous ne
sommes pas allés voir sur Internet ! - : « C’est la tyrannie des
minorités ! » « Ils n’ont qu’à s’adapter ! » « Jusqu’où
est-ce que ça va aller ? Il n’y a plus de limites aux accommodements
raisonnables ! » On aura aussi entendu nombre d’avocats spécialistes
des relations intercommunautaires intervenir de façon généralement posée ; un
parti politique aura mis la question à l’ordre du jour du débat politique.
Sans doute ces
débats auront-ils permis de
différencier dans la tête de bien des gens « accommodements
raisonnables », résultats d’un jugement en cour dans les cas de
discrimination, et « arrangements de compromis » qui se décident à
l’amiable entre deux groupes culturels qui se côtoient.
Pourtant, il nous
semble que souvent l’élément identitaire déclencheur se situe davantage dans le
religieux que le culturel, que les groupes revendicateurs ne s’identifient pas tant
comme grecs, chiliens ou wolofs, mais plutôt comme juifs, sikhs, musulmans, ou
même chrétiens ! Juste un peu avant ces événements, une série de
reportages télévisés avait mis en lumière un réseau d’écoles religieuses de
groupes juifs et protestants radicaux qui ne se conforment pas à la Loi sur
l’éducation et qui n’offrent pas aux enfants qui les fréquentent tout
l’enseignement qu’elle exige, et cela au bénéfice de cours de religion.
Nous savons que ces
groupes revendicateurs sont minoritaires au sein de leur religion et n’en sont
nullement représentatifs. Mais, ensemble, ne pourrions-nous pas soulever
d’indispensables interrogations sur les exigences auxquelles ces religions
astreignent leurs adeptes, sur les prescriptions qui contraignent leurs comportements,
sur les restrictions qui calibrent leurs pratiques ? Comment ces règles se
situent-elles par rapport aux valeurs telles l’esprit de libération, le désir
de paix, d’épanouissement de la personne dont toutes les religions se
réclament ? Que nous disent de telles règles sur les pratiques des
religions ?
Que nous
disent-elles sur les principes du mieux-vivre en communauté ? sur l’invite
à l’intégration ? sur le rapport à l’autre et à l’Autre ? Une
religion qui éloigne l’individu de l’autre, des autres, qui l’isole, qui
l’exclut, fait-elle œuvre de rapprochement ou de division ?
L’aspect public des
revendications ne saurait passer en second ; dans de telles applications
du rapport au monde, nombreuses sont les implications symboliques pour
l’occupation de l’espace public. Nous partageons un espace commun, qui est lieu
de débat, tout autant que d’acceptation, de partage et de décision. L’espace de
nos valeurs communes, où s’interpose la sphère religieuse, sera-t-il espace
public ou privé ? Ces questions vont bien au-delà de l’élaboration des
accommodements dits raisonnables pour vivre ensemble en un enrichissement
mutuel ; elles touchent ontologiquement à ce que nous serons
collectivement dans les années futures. ◊
David
Fines


